Depuis le début de l’offensive finale menée par l’armée sri lankaise contre les Tigres de
Libération de l’Eelam Tamoul (LTTE), la diaspora tamoule se mobilise dans le monde entier. A Paris, les manifestants battent le pavé depuis plus de 40 jours. Malgré l’annonce de la défaite et de
la mort de leur leader, ils continuent de faire entendre leurs revendications : l’intervention du gouvernement français et la création d’un Etat
indépendant.
Trois jours après l’annonce de sa mort, on le voit partout. En uniforme de camouflage, le sourire dissimulé sous ses moustaches noires, le portrait de Velupillaï Prabhakaran est placardé à
l’entrée de chaque boutique, rue du Faubourg Saint-Denis dans le Xème arrondissement de Paris. Dans ce quartier, 95 % des Sri Lankais sont Tamouls. Pour eux, le chef des Tigres de
Libération de l’Eelam Tamoul n’est pas mort, et la guerre n’est pas finie. Derrière le comptoir de son épicerie, M. Ravi, garde le sourire et l’espoir. La vidéo montrant la dépouille mortelle du
chef de la rébellion ? « C’est du cinéma. Prabhakaran s’est juste déplacé. Il prépare une contre
offensive. », affirme dans un français approximatif, ce commerçant arrivé en France il y a 11 ans.
Pour lui, maintenant que les Tigres ont déposé les armes, le gouvernement sri lankais se livre à une guerre de communication. L’objectif étant de dissimuler la vérité. Contrairement à un accord
établi au préalable, Colombo refuse de livrer le corps du chef de file des LTTE à l’Inde voisine. « Les journalistes et les membres des ONG et des
gouvernements ne peuvent pas accéder aux anciennes zones de combat. L’armée régulière est en train de brûler les corps des civils. Ils veulent faire
disparaître les traces du massacre » dénonce M. Ravi. Il espère toutefois retourner un jour au Sri Lanka, dans un Etat tamoul indépendant et gouverné par Velupillaï Prabhakaran. Un
souhait unanime, formulé par tous les commerçants tamouls de la rue.
Un peu plus loin, Rajeevan Tharumarajah, s’interroge sur le rôle des gouvernements occidentaux. « Pourquoi les pays du Nord n’interviennent-il pas,
alors qu’ils savent comment mon peuple est persécuté ? » Quand il parle de son pays qu’il a quitté il y a seulement 3 ans, toutes les horreurs de la guerre lui reviennent à
l’esprit. Entre les saris – robes très colorées portées par les Indiennes – de sa boutique, il décrit les bombes chimiques lancées au Nord Est du pays, le massacre systématique des enfants
tamouls de moins de 14 ans, les tortures des prisonniers et les conditions de vie inacceptables des « camps de réfugiés ». Dans un sanglot,
il s’indigne contre « le gouvernement qui veut faire comme avec les Juifs et les Indiens d’Amérique : exterminer jusqu’au dernier Tamoul ». Tous les soirs, après avoir fermé sa boutique, il participe aux manifestations organisées pour venir en aide aux
civils. Il y va en l’honneur de ses deux cousins, morts la semaine dernière sous les tirs de l’armée sri lankaise. Un rendez-vous qu’il ne raterait pour rien au monde.
« Sauvez les 25 000 civils !»
Esplanade des Invalides. La chaleur pèse sur la centaine de personnes réunie en sit-in. La mine sombre et les traits tirés, les femmes s’abritent sous des parapluies qui les protègent de la pluie
comme du soleil. Pour la plupart des manifestants, cela fait plus de 40 jours qu’ils sont là. Malgré les nouvelles terribles de la semaine dernière, ils gardent encore la force de répéter les
slogans scandés par de jeunes filles. « Sauvez les civils ! Retrouvez les disparus ! Libérez le Sri Lanka ! » Ces mots résonnent
sur la place comme autant d’appels au secours.
La nouvelle génération est particulièrement sensible aux évènements survenus dernièrement sur l’île. « L’offensive finale a déjà couté la vie à
25 000 Tamouls, si nous n’intervenons pas tout de suite, ce chiffre pourrait doubler dans les jours à venir », déclare Kawashala Thavarajah, étudiante de 21 ans en biochimie. Mais
les gens qui passent à coté des manifestants ne s’arrêtent plus. « Rentrez chez vous ! » leur lance même l’un d’eux à la volée. Des
paroles qui blessent Suréna Gunarajah. Mais pour cette lycéenne de 16 ans, pas question de céder. Tous les jours après les cours, elle vient soutenir le mouvement. « Nous resterons ici jusqu’à ce qu’on nous entende », assène cette petite militante, pétition en main.
Les coups de force des semaines passées ne semblent pas avoir interpellé le gouvernement français. Les quatre jeunes qui avait commencé une grève de la faim le 22 avril dernier ont recommencé à
manger vendredi 16 mai, découragés par le silence des pouvoirs publics. Et les manifestations, violemment réprimées par les CRS place de la République, ont été remplacées par des sit-in plus
calmes. La fatigue se lit sur le visage des manifestants. Mais leur détermination est loin d’être ébranlée. « Tant qu’il restera un Tamoul vivant,
ils n’en auront jamais fini avec nous », assène Kawashala.
Sur le terre-plein, une vieille femme s’interroge sur le sens de la guerre civile qui oppose les Tamouls à la majorité cingalaise depuis plus de 37 ans. « Nous ne voulons pas tuer les civils cingalais. Nous voulons juste un territoire et nous sommes obligés de nous battre pour cela. Eux massacrent nos civils. Après
ça, qui sont les vrais terroristes ? » Elle observe les étendards rouges frappés de la tête de tigre, symbole des LTTE. Son rêve : pouvoir un jour brandir fièrement le drapeau
de son pays. Le drapeau d’un Etat tamoul indépendant.
Photo : Romain Dondelinger